Mila - Reflet d'actualité #09-21 - Fabien Dusart sur un texte de Joël Fayard

09 mars 2021 - 621 vues

Mila


André Malraux, écrivain engagé et qui fut ministre de la culture du Gal de Gaulle, a un jour déclaré, nous étions alors dans la deuxième moitié du XXème siècle, dans les années 60 :
« le XXIème siècle sera religieux ou il ne sera pas ».
Bien étrange et mystérieuse prophétie n’est-ce pas, au temps où, vu en tout cas depuis la France et l’Europe, la connaissance et la science, devenues toutes puissantes, ont relégué très loin pour beaucoup, toutes formes de croyances spirituelles ou de religions.
Je connaissais cette phrase depuis bien des années. Et voilà que le temps, passant inexorablement, nous y sommes arrivés à ce fameux XXIème siècle. A présent bien entamé et installé, je me suis demandé ce que pouvait bien évoquer pour l’homme d’aujourd’hui, de 2021, cette fameuse phrase.
Mais d’abord si nous l’analysons, cette phrase est étrange car elle sous-entend que son auteur n’envisageait pour le XXIème siècle que deux possibilités. Deux, et c’est tout !
Ou bien un siècle religieux ou bien pas de siècle !
Étrange formulation n’est-ce pas, car ce siècle étant bien là et bien présent, puisque nous y sommes et le vivons, ne reste donc pour l’auteur de cette phrase que l’autre possibilité : ce siècle sera religieux !
Lorsqu’il y a quelques années j’entendais cette phrase, je la trouvais bien étrange et mystérieuse. Chrétien engagé et ayant une formation en théologie, je trouvais cette phrase incohérente avec ce que je voyais et constatais autour de moi, c’est à dire une foi qui disparait peu à peu car se référant pour beaucoup à des croyances d’un autre temps, avec pour conséquences des églises qui se vident et un manque flagrant de prêtres, pasteurs ou religieux.
Et puis il y a quelques jours j’ai assisté à un débat télévisé où était présenté le cas d’une jeune fille de 16 ans prénommée « Mila ». Cette jeune fille, moderne et de son temps, adepte comme beaucoup aujourd’hui des réseaux sociaux a publié l’année dernière, en 2020, une série de tweets, où elle prenait clairement position contre la religion. Elle se déclarait libre de toute entrave ou pression religieuse et revendiquait pèle mêle d’être : non croyante, contre toute religion, homosexuelle et libre dans ses tenues, choix vestimentaires, avec pourquoi pas piercings, tatouages… Bref, une jeune fille d’aujourd’hui réclamant de vivre comme elle l’entendait, sans dieu ni maître, sans contraintes et en totale liberté.
Voilà bien des paroles après tout qui n’engagent qu’elle. Ce sont ses choix et c’est bien dans l’air du temps d’une certaine jeunesse d’aujourd’hui.
Oui, mais ces propos et ces déclarations ne résonnèrent pas de la même façon pour tous et ils furent considérées par certains comme une provocation insupportable et une campagne de dénigrement et de haine fut bientôt lancée contre elle et les pires châtiments lui furent promis, à elle et à sa famille. Et elle commença alors à recevoir, via les réseaux sociaux, d’abord par centaines puis rapidement par milliers, des insultes et des menaces. Entre grossièretés, provocations et haine, ces messages parlaient tous de menaces et de représailles pour cette impie avec menaces de passage à tabac en règle, viols et mort. Comprenant que les choses devenaient graves, sa famille dût se résoudre à porter plainte et à demander la protection de la police, puis à déménager.
Aujourd’hui la vie de Mila est transformée à jamais car elle ne peut plus vivre librement. Tel cet écrivain, Salman Rushdie il y a quelques années à qui certains intégristes reprochèrent ses écrits, Mila est à son tour victime d’une fatwa lancée contre elle. Elle ne peut plus, à 16 ans, vivre au grand jour. Forcée pour échapper aux pires représailles de demeurer cachée et « Condamnée par la religion » comme le titra la presse en évoquant son cas.
Mais je voudrais éclaircir les propos entendus afin d’éviter tout amalgame et confusion lorsque l’on évoque comme ici la croyance et la religion.
Le croyant c’est l’individu qui a cette foi en lui, qui le fait se tourner vers le sacré auquel il croit. C’est donc au départ un élan, une relation toute personnelle entre le croyant et son dieu ou la divinité qu’il invoque et auquel il se réfère. Et le plus souvent le croyant intégrera la communauté de fidèles qui représentera à ses yeux les préceptes auquel il croit et adhère.
La religion quant à elle c’est l’organisation, toute humaine, qui permet aux différents croyants de se rassembler autour de rites, de cérémonies et de gestes acceptés par tous les fidèles de cette religion. Cela permet la cohésion, de conserver une organisation et des références pour célébrer et louer la divinité que l’on vénère et révère. Elle instaure, édicte et applique des règles et consignes et chaque fidèle qui s’en réclame est appelé à les suivre.
Cela ne vaut bien sûr qu’au sein même de sa propre communauté et ne devrait, à priori, ne concerner que les fidèles partageant les mêmes croyances et la même foi.
Cette phrase de Malraux peut donc bien s’appliquer à ce qui se passe aujourd’hui. Ce siècle est religieux. Mais hélas certains de ces religieux s’arrogent le droit d’imposer à tous leur pratiques et leur façon de croire et veulent imposer l’adhésion exclusive à leurs propres croyances et à leurs cultes.
Cette vision d’une religion imposée se rapproche donc de ce que révèlent tout au long de l’histoire les pratiques humaines en ce domaine, car l’histoire des hommes est hélas remplie de ces exactions et elles sont nombreuses au fils des siècles. Souvenez-vous, et pour ne parler que du christianisme :
• La crucifixion des chrétiens au temps de l’empire Romain.
• L’empereur Constantin se convertit au IIIème siècle et c’est l’empire tout entier qui se voit imposer une seule, unique et nouvelle religion et par la contrainte s’il le faut.
• De vastes croisades, conquêtes, avec pertes et reconquêtes en terre dites : « saintes ».
• L’inquisition et le bûcher imposée par l’église chrétienne du moyen âge.
• Massacres des opposants comme celui de la nuit de la Saint Barthélémy.
• Le bûcher pour l’opposant protestant Michel Servet par les autorités calvinistes de Genève.
• Et aujourd’hui, ici en France, au coeur de notre XXIème siècle, certains religieux veulent imposer (sous peine de mort) leur compréhension et leur vision de la religion, cherchant à imposer leurs rites et croyances et leur façon de vivre leur foi.
Oui, de tout temps les hommes, mêlant politique et religion, ont voulu imposer à tous leur propre vision de la religion.
Je ne sais quelle vision de l’avenir avait traversé l’esprit de Malraux en prononçant sa célèbre phrase, mais en tant qu’homme de foi je tremble d’être confondu avec ceux qui invoquent la religion pour n’en faire ressortir que violence et autoritarisme dictatorial et sombre.
Si ce siècle doit être religieux, je souhaiterai tant que cela soit pour une foi et une religion connue pour sa totale et libre interprétation et auquel on adhère parce qu’uniquement basée sur : la liberté, le respect, le don de soi, l’entraide, le partage… En un mot ; sur l’amour.
La France, terre de laïcité, prône et défend la libre expression religieuse. Croyance, athéisme ou laïcité, le culte y est libre et ne peut être imposé à personne.
Dans ces temps de crises déroutants par tant de forces qui s’affrontent et s’entrechoquent et cet avenir que l’on peine à voir tant les nuages se font menaçants, je pense à toi Mila, et espère tant que ton chemin croisera un jour cette religion du XXIème siècle. Tu sais, celle-là même qui ne proclame qu’une seule parole : faire connaître, non pas un dieu justicier et vengeur mais un dieu qui pardonne, qui se sacrifie et donne sa vie pour l’humanité afin qu’elle vive épanouie, libre et heureuse. Et que chaque humain qui se réclame de cette religion n’ait pour seul but que de vivre le profond épanouissement qu’apporte de vivre en paix avec son semblable, quel qu’il soit et qu’il n’ait pour seul message que la compassion, le partage, le respect et l’amour.


Joël Fayard