"Je ne respire plus !" - Reflet d'actualité, une chronique qui porte un regard chrétien sur l'actualité - Pr Phiippe Aurouze

12 juin 2020 - 59 vues

Je ne respire plus !

 

« Je ne respire plus ».

C’est souvent ce que j’ai pu entendre lorsque je jouais avec ma plus jeune fille. Alors qu’elle venait se confronter à son père, des batailles fraternelles se vivaient, dans la joie et la bonne humeur. C’était à celui qui pouvait prendre la place sur le canapé et la garder. Jusqu’au moment où, pour diverses raisons mais principalement pour gagner un peu d’espace, elle se mettait à évoquer son manque d’air. Je pouvais, comme tous les pères, reconnaitre un souffle réellement coupé d’une stratégie pour s’en sortir. Dans le premier, nous devions juste diminuer l’intensité de nos mouvements. Dans le second, nous pouvions continuer tout en demeurant attentif à l’autre. Mais cela restait un jeu plaisant qui, aujourd’hui encore, nous fait sourire et rire.

 

« Je ne respire plus ». « Je ne respire plus ». « Je ne respire plus ».

Une phrase prononcée à plusieurs reprises, calmement, par un homme agonisant sous le genou d’un policier venu l’interpeller. Bien loin d’un jeu ! Bien loin d’un divertissement entre personnes consentantes. La dureté de la réalité diverge de l’espace d’amusement agréable. Pas de rires ! Pas même de sourires ! Mais des larmes de douleur. Puis un silence. Lourd. Plus de mots. Plus de respiration. Le souffle s’envole et le corps git, sans vie, au sol. Un homme vient de mourir.

 

George FLOYD, afro-américain de 46 ans, interpellé en pleine rue parce qu’il était soupçonné d’avoir utilisé un faux billet de 20 dollars. Les images des caméras de surveillance comme celles des smartphones des passants font le tour du monde. Durant plus de 5 mn, l’homme, plaqué au sol, calme, demande juste à respirer. A ne pas mourir.

 

George décèdera quand même parce que la pression du genou de ce policier ne diminuera point. Il ne se lèvera pas. L’affaire rappelle la mort d’Eric Garner, un New-Yorkais, afro-américain lui aussi, décédé en 2014 après avoir été asphyxié, de la même manière, lors de son arrestation.

 

L’évènement de trop dans un climat urbain déjà tendu aux Etats-Unis. Le drame qui déclenche une profonde colère, des manifestations, des émeutes. Quand l’injustice ou ce qui est perçu comme telle embrase un pays. Chacun possède son avis sur les faits. Chacun justifie sa position, ses engagements. Deux clans s’affrontent. Deux groupes convaincus de défendre la vérité, sa compréhension de la réalité.  

 

Pas de justice, pas de paix ! scandent les uns.

Loi et Ordre leur répondent les autres !

 

Mai 2020. Minneapolis au Minnesota, Etats-Unis d’Amérique !

Pays démocratique où des gens meurent pour un rien, pour rien. Pays où les victimes se trouvent bien plus souvent du côté noir et latino que du côté blanc. Pays où la gangrène des conflits de races ronge sournoisement et violement sa population.

 

Le poing levé du Black Power des années soixante n’a pas suffi.

Le poing levé des athlètes afro-américains Tommie Smith et John Carlos lors de la cérémonie de remise des médailles du 200 mètres, le 16 octobre 1968 aux Jeux Olympiques de Mexico, « pour les droits de l’homme » diront-ils, n’a pas suffi.

 

Le genou à terre de ces dernières années n’a pas suffi.

Le genou à terre repris par de nombreuses stars sportives de la NFL ou de la NBA n’a pas suffi.

 

Des hommes et des femmes meurent trop régulièrement parce qu’ils sont différents. Parce qu’ils n’appartiennent pas au bon clan. Parce qu’ils n’ont pas la bonne identité.

 

Alors combien faudra-t-il de morts, combien faudra-t-il d’émeutes pour que les droits des humains, de tous les humains soient enfin respectés ?

 

La violence, de chaque côté, est inexcusable. Elle vient détruire la cause défendue. Elle se retourne même contre la personne qui exprime ainsi sa colère profonde. Sans oublier tous les profiteurs de ces situations tragiques, des groupes anarchistes, pilleurs de magasins aux suprémacistes intégrant des forces armées pour agir en toute légitimité, qui viennent, par leurs actions, salir le bien-vivre ensemble.

 

La France, pays des droits de l’homme, n’est pas exempte de ces situations. Nous avons aussi nos tensions, nos regards et nos comportements peu acceptables. D’ailleurs, pas plus tard que la semaine dernière, la chanteuse et actrice de 27 ans, Camélia Jordana exprime ses peurs sur le plateau d’On n’est pas couché. Petite fille d’immigrés algériens, elle évoque « les milliers de personnes qui ne se sentent pas en sécurité face à un flic » et ajoute « j'en fais partie »[1]. Ses propos, bien plus longs, ont provoqué de multiples réactions. Là encore, deux camps, deux clans. Mais les mêmes racines : l’inégalité entre les gens.

 

Loin de moi l’idée de vouloir exacerber des situations marginales dans un contexte bien plus paisible qu’à d’autres époques. Loin de moi l’idée de vouloir prendre position pour l’un ou l’autre camp et ainsi alimenter la tension entre les deux. Loin de moi l’idée angélique d’utiliser une baguette magique pour transformer l’homme en doux agneau.

 

Et pourtant, le croyant que je suis désire se laisser interpellé, dans le bon sens du terme, par des propos bibliques toujours d’actualité.

 

Dès l’Ancien Testament, la question de l’étranger, de l’autre est abordée. Je relèverai juste le texte le plus sacré, les dix commandements ou plus précisément, les dix paroles[2]. Durant le jour de repos, le sabbat, tous doivent cesser leur activité. Même l’étranger. « Le septième jour, c’est le sabbat qui m’est réservé, à moi, le Seigneur ton Dieu ; tu ne feras aucun travail ce jour-là, ni toi, ni tes enfants, ni tes serviteurs ou servantes, ni ton bétail, ni l’étranger qui réside chez toi. » L’étranger a le même droit que tous, y compris de se reposer en ne travaillant pas sans fin.

L’apôtre Paul ira plus loin en écrivant aux Galates et aux Colossiens. « Il n’importe donc plus que l’on soit juif ou non juif, esclave ou libre, homme ou femme ; en effet, vous êtes tous un dans la communion avec Jésus-Christ. »[3] Les différences de culture, de statut social, de genre n’existent plus. Devraient ne plus exister pour être juste.

 

Cela nécessite un changement de regard, de pensées, un réel travail sur soi, sur ses convictions, croyances générant un changement d’attitudes, un changement de vie. Seul un nouvel esprit peut engendrer cela. La Bible parle du Saint Esprit. D’ailleurs, le véritable sens de l’Esprit est souffle. Le Saint Esprit devient donc comme un second souffle pour celui qui l’accepte.

 

Le roi David écrit le Psaume 51 en confession de fautes lourdes dont un meurtre avec préméditation. Voici ce qu’il exprime à partir du verset 10 :

Crée pour moi un cœur pur, Dieu ; enracine en moi un esprit (souffle) tout neuf.

Ne me rejette pas loin de toi, ne me reprends pas ton esprit saint (souffle) ; rends-moi la joie d’être sauvé, et que l’esprit (souffle) généreux me soutienne !

J’enseignerai ton chemin aux coupables, et les pécheurs reviendront vers toi.

 

La demande repose sur une transformation intérieure. David souhaite vivre différemment. Jésus, bien plus tard, le dira lui-même : « C’est l’Esprit de Dieu qui donne la vie ! »[4]

 

Finalement, par et avec l’Esprit, je respire !

 

Philippe Aurouze

[1] https://www.france.tv/france-2/on-n-est-pas-couche/1484611-emission-du-samedi-23-mai-2020.html

[2] Exode 20.8-11

[3] Galates 3.28 BFC

[4] Jn 6.63 BFC