Des contradictions qui interpellent - Reflet d'actualité, une chronique qui porte un regard chrétien sur l'actualité - Pr Gabriel Monet

11 juin 2020
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Des contradictions qui interpellent

 

Il y a en chacun de nous une part de lumière et une part d’ombre. Oui, nous sommes parfois des êtres paradoxaux, désirant tout et son contraire, adhérant à des idées pas toujours compatibles, et dont les comportements ne sont pas toujours aussi cohérents qu’on le souhaiterait. Personne n’est à l’abri de ses propres contradictions. Ceci étant, l’idéal reste évidemment de tendre vers une harmonie de pensée, de parole et d’action.

 

Ainsi par exemple, qui d’entre nous se déclare ouvertement raciste ? Personne, ou presque. Heureusement ! Pourtant, en toute honnêteté, qui d’entre nous n’a pas une fois ou l’autre été surpris par des sentiments partagés envers quelqu’un de « différent ». C’est probablement ce qu’ont dû ressentir ce groupe de manifestants mardi 2 juin, alors qu’ils participaient à un rassemblement contre le racisme et les violences policières, et qui pourtant ont insulté un policier noir, qui a réussi à demeurer impassible alors qu’il était traité de « vendu ». Quel paradoxe de défendre le # Black Lives Matter en s’en prenant à un noir parce qu’il est policier. Quelle pertinence de prôner le respect pour tous, en commençant par des groupes ethniques spécifiques, comme les noirs et les arabes, effectivement trop souvent stigmatisés, mais en dénigrant simultanément un autre segment de la population, comme les policiers. Si on désire vraiment le respect, alors ne faut-il pas l’appliquer à tous ?

 

En fait, cela met en exergue la difficulté de l’altérité, le défi d’accepter celui ou celle qui est différent, que ce soit du fait de sa nationalité, de sa couleur de peau, de sa religion, de sa fonction, de sa manière de voir. Au-delà même des aspects géographiques ou ethno-culturels, le statut d’étranger est une réalité psychologique et existentielle. Non seulement l’autre demeure toujours d’une certaine manière un étranger, mais nous sommes même parfois étrangers à nous-mêmes, comme certains auteurs l’on bien compris. Julia Kristova affirme : « Etrangement, l’étranger nous habite : il est la face cachée de notre identité »[1]. Cette prise de conscience a forcément un impact sur notre rapport à autrui, comme Eric Fromm l’exprime : « Une fois que j’ai découvert l’étranger en moi, je ne peux plus haïr l’étranger hors de moi, parce qu’il a cessé, pour moi, de l’être »[2]. Finalement, peut-être que nos contradictions internes, et surtout la prise de conscience qu’elles existent, peuvent nous servir pour développer un vivre-ensemble plus convivial et ouvert.

 

S’il est un dirigeant qui est champion en termes de contradictions et de paradoxes, c’est bien Donald Trump. En a-t-il conscience ou pas, en tous cas, cela ne semble pas le déranger, mais avec des résultats en termes de relations qui ne favorisent clairement pas l’unité, mais bien les tensions et les oppositions. La dernière des nombreuses contradictions de l’hôte de la Maison blanche, certainement pour faire diversion face à l’actualité américaine qui lui est peu favorable, vient de proposer à l’Iran de rapidement signer un accord, alors qu’il n’a eu de cesse s’y opposer frontalement. Dès lors qu’il y a un intérêt supérieur, en l’occurrence pour Donald Trump l’espérance de sa réélection, ce n’est souvent plus un problème que de faire ou dire le contraire de ce qui prévalait jadis.

 

Même si on est facilement enclin à se focaliser sur les contradictions d’autrui, elles ne concernent pas seulement quelques individus, mais souvent tout un chacun et c’est même souvent vrai au niveau des relations entre nations. Ainsi par exemple, avec la pandémie du coronavirus, il y a eu une prise de conscience de notre dépendance de marchés extérieurs pour ce qui est des médicaments notamment, mais aussi de nombreux matériels, au premier rang desquels les masques. L’unanimité a été flagrante… Il faut relocaliser. Ainsi, poussés par la pénurie et forcés par les complications de transport, tout a été fait pour mettre en route une production franco-française. Sauf qu’aujourd’hui, la majorité des français préfèrent acheter des masques jetables fabriqués en Chine et il y a des millions de masques locaux qui ne trouvent pas preneurs. Dans le même ordre d’idée, on voudrait limiter les importations, mais on imagine et on finance des plans de relance à coups de milliards pour développer l’exportation. La vérité d’un jour change rapidement avec le lendemain ou même nos conceptions théoriques du moment diffèrent allègrement avec nos propres pratiques. A y regarder de plus près, nos contradictions son bien souvent des paradoxes relationnels. C’est un peu le « je t’aime moi non plus ». Ou alors, c’est parfois conditionnel : Nous ouvrons nos frontières si vous ouvrez les vôtres.

 

C’est vrai, nous avons tous nos contradictions, mais cela justifie-t-il que nous ne cherchions pas à mettre de la cohérence dans nos propos, dans nos vies. J’ose penser qu’il est bon, pour soi comme pour les autres, d’être authentique et vrai, autant que possible. Dans la Bible Paul affirme : « Le bien que je veux, je ne le fais pas et le mal que je ne veux pas, je le fais » (Romains 7.19). Notre nature humaine est ce qu’elle est. Il n’empêche que Jésus nous encourage malgré tout à tendre vers l’effacement de nos contradictions. Il affirme : « Que votre parole soit "oui, oui", "non, non" » (Matthieu 5.37). En d’autres termes, il nous encourage à être vrais avec nous-mêmes et avec les autres en toutes circonstances. Nos contradictions ne doivent pas nous paralyser, au contraire, et nous pouvons nous regarder nous-même avec bienveillance, mais si l’on est facilement enclin à justifier nos paradoxes, cela peut nous encourager à mieux accepter ceux des autres et donc à prôner la tolérance. Jésus a pris une image parlante en invitant à mettre à l’épreuve de la réalité nos idéaux et regarder dans son propre œil la poutre que nous avons parfois plutôt que de trop vite dénoncer la paille dans l’œil du voisin (Matthieu 7.3). Et si nous ne sommes pas plus dur avec les autres que nous le sommes avec nous-mêmes, nous appliquons souvent ce qu’on appelle « la loi du talion » : « œil pour œil, dent pour dent ». Mais à cette stricte réciprocité, Jésus répond par une forme de justice généreuse : « Faire à l’autre ce qu’on voudrait qu’il nous fasse et ne pas se contenter de ce qu’on croit qu’il ne devrait pas nous faire ». C’est un renversement de contradiction : essayer de penser et faire le bien qu’on n’a peut-être pas envie. C’est surtout un changement de regard, sur les autres, mais aussi sur soi.

 

 

 

 

Gabriel Monet

[1] Julia Kristeva, Etrangers à nous-mêmes, Paris, Fayard, 1988, p. 9.

[2] Eric Fromm, Vous serez comme des dieux, Bruxelles, Complexe, 1975, p. 124.